Collines bucoliques, vallées fleuries et animaux rustiques ont essentiellement peuplé l’œuvre d’Henry-Arthur Bonnefoy. Pourtant, réduire son travail à ces simples peintures lucratives, destinées aux Salons officiels, serait trop réducteur. Peintre boulonnais, récompensé à maintes reprises, l’artiste connaît une carrière heureuse. En dépit de ses succès parisiens, son amour pour son Boulonnais natal ne se dément jamais. Sa palette joyeuse s’inscrit aujourd’hui dans la grande tradition de la peinture naturaliste, ode à une nature immaculée, qui prend comme théâtre chromatique nos vallées et nos paysages boulonnais.

Fils de Pierre-Amboise, un directeur d’école exerçant en haute-ville, et de Julie Lannoy, fille de tailleur, Henry-Arthur Bonnefoy est né à Boulogne-sur-Mer le 5 avril 1839. Ses oncles sont professeurs de musique et d’escrime, et enseignent tous dans l’école communale tenue par Pierre-Amboise. Dans cet entourage intellectuel et protégé, Henry Bonnefoy peut s’épanouir. Très vite, ses parents détectent chez lui de véritables dons pour le dessin. A 14 ans, il croque déjà à l’envi son environnement, la maison familiale et son jardin. Précoce, il expose ses premières œuvres qui attirent rapidement l’attention des critiques locaux. Sir Richard Wallace, le grand collectionneur anglais, le rencontre par hasard lors d’un cours d’escrime donné par l’oncle de l’artiste en herbe. Charmé, l’aristocrate lui achète son premier tableau en 1854. Trois ans plus tard, en 1857, Bonnefoy est admis au Salon des Artistes français et peut ainsi présenter régulièrement sa production à Paris. Cette année-là, il y expose une nature morte et surtout un paysage, « Vue prise de La Capelle, Effet du Matin ». En 1859, il gagne le troisième prix du concours du paysage historique, servant cette année-là à l’obtention du prix de Rome. Le 4 mai 1861, c’est la consécration. Henry Bonnefoy entre à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris et devient l’élève du fameux Léon Cogniet (1794-1880), ami d’Auguste Delacroix et de Théodore Géricault, et ancien professeur de Léon Bonnat. Maître classique aux œuvres conventionnelles, Cogniet inculque à Bonnefoy les techniques académiques, indispensables à la poursuite d’une carrière d’artiste. 

A partir de 1863, Henry Bonnefoy part faire un long séjour en Provence. Baigné par la lumière méditerranéenne, il peint Cannes, la côte et ses alentours. Il envoie à Paris des paysages du Midi, brossés d’un pinceau libre et robuste. Sa palette s’éclaircit : « Abreuvoir aux environs de Cannes », « Pin de Provence », « Coin de Jardin à Cannes », « Entrée de Saint-Cassien » (1867), « Bord de Mer à Golfe-Juan » restent des scènes de genre classiques, très appréciées. Durant ces années, il enseigne également son art à des élèves, avant que la guerre de 1870 ne se déclare et ne précipite son retour en terres boulonnaises. Ce retour dans sa ville natale est de courte de durée. En effet,  après la défaite de Sedan, la France doit intervenir en Algérie devant les velléités d’indépendance. Jusqu’à l’été 1871, des garnisons sont envoyées de la métropole à Alger, et Bonnefoy fait alors partie du contingent. Rentré en France, il s’empresse de jeter ses souvenirs sur la toile, « Intérieur Juif de Constantine », « Berbères dans le Désert », « Vue de Ville Arabe », qui profitent d’un dessin bien construit, plongé dans une couleur chaude.

A l’automne 1871, Henry Bonnefoy est de retour à Boulogne. Au Salon de 1873, il présente « Vent du Nord, environs de Boulogne-sur-mer », et l’année suivante « La Herse, environs de Boulogne-sur-mer ». Il voyage ensuite en Angleterre où il s’épanouit à travers des aquarelles légères, au ciel gris et tourmenté. Plus tard, attiré par la renommée de l’école nordique (Golden Age), il passe par la Belgique pour rejoindre un été durant le Danemark (1880). On garde de ce passage un tableau récompensé par une médaille de 3ème classe : « Juin en Danemark ». Sur les traces de Boudin, il sillonne également la Normandie, dont on connaît de lui « Paysage avec animaux à Trouville » (1893). A cette époque, il est établi à Paris, dans une grande maison au 42 rue Fontaine, près de Montmartre, et fait souvent des aller-retours entre la capitale et Boulogne. 

Durant sa carrière, Henry Bonnefoy expose à Paris dès 1857, puis sans discontinuités de 1873 à 1904, essentiellement des scènes animalières ou bucoliques, des fleurs comme « Bouquet champêtre » (huile sur toile, 57cm x 47cm), et quelques vues boulonnaises, du sud de la France et de l’Algérie. Il y reçoit une médaille de troisième classe en 1880, une autre de seconde classe en 1884 et surtout la médaille d’argent à l’Exposition Universelle de 1889. Il fait partie de la Société des Artistes français et, en 1875, intègre l’Union Artistique d’Arras qui va lui permettre de présenter son travail jusqu’en 1904. En 1911, un comité boulonnais tente de lui faire obtenir la légion d’Honneur, qui ne semble pas lui être attribuée. Il meurt en février 1917 à Lyon, après une vie bien remplie de voyages et de bonheur chromatique, et ses obsèques à Boulogne rassemblent les notables du moment autour du peintre George Griois.

A l’instar des maîtres de la fin du 19ème siècle, Henry Bonnefoy acquiert la reconnaissance officielle ainsi que celle du public par l’intermédiaire des prix et des distinctions (médailles) qu’il reçoit surtout au Salon de la Société des Artistes français. Il débute ainsi dès 1857 avec une nature morte et une vue de La Capelle. Grâce à la reconnaissance de son talent, ses œuvres intègrent parfois les musées nationaux ou provinciaux. Ainsi, après sa présentation au Salon de 1868, une première peinture simplement nommée « Paysage » rejoint les collections nationales. En 1870, l’État achète « Vue prise à Saint-Raphaël », montrant une pinède en bordure de mer où baignent au loin quelques voiliers. Dix ans après, en 1880, Bonnefoy reçoit une médaille de 3ème classe pour « Juin en Danemark » (huile sur toile, 170cm x 200cm), acquis par l’Etat. Puis « Saint-Cassien l’hiver », vue typique du village des Alpes-Maritimes, est achetée en 1874.

Le succès ne se dément pas, mais l’aboutissement n’est pas toujours positif dans les demandes d’acquisition par l’État. En 1883, le musée de Nevers (musée Frédéric Blandin) reçoit une scène de basse-cour intitulée « Poules » (huile sur bois, 26cm x 31cm). L’année suivante, « Matinée de Septembre – Environs de Boulogne » est gratifié d’une médaille au Salon. En 1885, il expose « Au bord de l’Étang », un paysage bucolique parfait comme il sait tant faire naître. En 1888, « La Bonne Place », scène détaillant un cheval blanc et un âne (dessin à la plume et rehaut de blanc, 25cm x 32cm), intègre le musée national du Luxembourg, pour ensuite entrer au Louvre (étude préparatoire du tableau). Ensuite, les présentations s’enchaînent : « Fin Mai » un paysage allégorique (1887), « Soir de Septembre, Pleine Lune » (1890), « Le Petit Moulin » (1891), « Pendant que le Loup n’y est pas… » (1895), « La Veuve du Berger » (1902), « Un Coin du Vieux Montmartre » (1897), « L’Etoile du Berger » (1905). Sur ces œuvres, malgré l’insistance de l’artiste, l’Etat ne donne pas suite. Toujours au Salon, en 1907, Bonnefoy expose « La Favorite », étonnante vache couronnée de fleurs (localisation inconnue), presque souriante ! Toutes ces œuvres récurrentes, montrant des animaux heureux, mis en scène dans un paysage idyllique, plaisent au public et représentent une grande part du travail de Bonnefoy. Elles sont intemporelles et dénotent une époque révolue où la campagne régresse, grignotée par l’ogre de la modernité et l’accroissement des villes. 

En 1909, la ville de Bourg-en-Bresse (musée de Brou) accueille en dépôt « Les Petits Fiancés » (huile sur toile, 92cm x 134cm), travail présenté hors-concours au Salon des Artistes français (exposition au Palais des Champs Élysées, inaugurée le 1er mai 1899). A ce sujet, Étienne de La Grenille, célèbre critique du journal Le Pinceau, ne tarie pas d’éloges sur Henry Bonnefoy, « qui aime à peindre au premier plan de ses tableaux des coins de nature où jamais la serpe n’aurait émondé une branche et où l’on aurait mis la bride sur le col de la végétation. Toutes ces plantes peuvent ramper, grimper, c’est dans ce paradis abandonné que sont venus se réfugier Les Petits Fiancés. Ils ont bien raison, car dans ce réduit mystérieux, ils sont certains de n’être pas surpris. Aussi, ont-ils l’air tout heureux nos deux gentils chevreaux, à l’œil doux, à la tête élégante et fine. Et toujours au milieu de ces herbes folles, de gentils animaux sont peints avec maîtrise et viennent y jeter une note charmante et gaie, souvent humoristique. Partout on sent la légèreté et le frémissement de la nature, il y a dans toutes les œuvres de Bonnefoy, un véritable sentiment de poésie rustique ». A l’époque, la plupart de ses œuvres est publiée sous forme de gravures ou d’eaux-fortes dans des ouvrages luxueux. Avec ses basse-cours, vaches et chèvres, Bonnefoy s’inscrit dans la tradition des peintres animaliers.

Cette reconnaissance et ce succès restent surtout confinés aux grands Salons parisiens et à la région boulonnaise. Bien que sa peinture soit tonique et lumineuse, Bonnefoy reste un « petit maître » classique selon la définition de Gérald Schurr. Il ne parvient pas à surclasser les grands maîtres naturalistes, comme François Millet ou Jules Breton qui ont marqué le 19ème siècle. Ses sujets restent légers et empreints de poésie, ce qui l’empêche d’accéder à un rôle d’artiste majeur de la peinture française. Dans ces conditions, Guillaume Apollinaire, chantre du modernisme artistique, produit des mots très durs à l’encontre de notre artiste. En 1911, il commente le Salon des Artistes français et la salle 43 dans laquelle est présentée une œuvre de Bonnefoy, « qui nous montre un Robinson savetier, rôle que pourrait tenir Gnafron dans une pièce du Guignol lyonnais ». Tout est dit ! En cette période artistique révolutionnaire, Henry Bonnefoy est devenu définitivement obsolète face aux Fauves et aux Cubistes. Il est vrai, qu’après plus de 50 ans de peinture, Bonnefoy s’inscrit dans la peinture anecdotique du 19ème siècle, joyeuse et idyllique, sans revendications aucunes.

En dépit de la reconnaissance des Salons parisiens et de ses maintes expositions provinciales, Henry Bonnefoy aime son Boulonnais qu’il n’oublie jamais. Il réalise de nombreux paysages, sortes de poèmes champêtres, qui montrent une campagne pittoresque et printanière, toujours peuplée de fleurs et d’animaux de la ferme. A l’époque, la vie culturelle et artistique boulonnaise est très riche. Des Salons, très prisés, sont organisés régulièrement au casino de Boulogne, où l’on présente les productions des artistes locaux (Delacroix, Demont-Breton, …), et étrangers, notamment de nombreux anglais. Au total, plusieurs dizaines d’artistes se bousculent pour accrocher leurs œuvres aux cimaises des salles de réception du casino. 

Déjà, en 1883, le journal boulonnais l’Impartial  souligne les qualités du peintre qui expose, avec bonheur, au salon parisien deux tableaux : « Dans les Bois » et « Au Pied d’un Sapin », malheureusement perdus. En 1884, l’artiste livre une toile magistrale au Salon de Paris, conservée au musée des Augustins à Toulouse et intitulée « Matinée de Septembre – Environs de Boulogne » (huile sur toile, 170cm x 190cm). Prise sur les falaises de la tour d’Ordre, cette vue dévoile au premier plan un chien de berger en train de surveiller un groupe de moutons, qui s’activent sur des pâtures sauvages et ingrates. En contre-bas, apparaissent le port de Boulogne et les maisons de la basse-ville. Plus au loin, perdu dans la brume, la tour du vieux beffroi émerge dans une atmosphère éthérée. A la fois précise et évocatrice, urbaine et champêtre, la facture globale de l’œuvre se révèle pleinement dans le style de Bonnefoy. Pour ce témoignage du vieux Boulogne, il en reçoit une médaille au Salon. Cette même année, l’artiste réalise une série de panneaux décoratifs chez l’avocat Boyard, installé dans une grande maison boulevard Daunou. Il immortalise aussi une « Scène de Labour » (huile sur toile, 27cm x 46cm), où campent de solides chevaux boulonnais sous un soleil bienveillant. En vogue à l’époque, ce type de peintures garnit bien souvent les murs des belles demeures bourgeoises.

Bonnefoy est présent dans sa ville natale lors de l’Exposition qui a lieu l’été 1886, où près de 500 peintures, sculptures et aquarelles sont montrées au public. Il y propose alors deux œuvres remarquées : « Matinée d’Hiver » et « La Fin d’une Belle Journée ». Puis, durant dix ans, de 1893 à 1904, il présente à l’Union Artistique d’Arras nombre de toiles à l’accent rustique, qui remportent un vif succès : « Poules », « Paysages avec Animaux à Trouville », « Pâturage » et « Automne » reçoivent un bon accueil. Très rapidement, un groupe d’artistes, passionnés par leur Boulonnais vallonné et bocager, le rejoignent et fondent « l’École de la Cluse ». Avec ses élèves Albert Declercq, Léonie et Lucienne Boulanger, il pose sa palette dans cette charmante petite vallée, épargnée par l’urbanisation et l’industrie devenues dévorantes depuis la fin du 19ème siècle. Les vallées du Denacre, de la Course ou de la Cluse sont très appréciées par la bourgeoisie de l’époque, qui y fait construire de nombreux manoirs.

Plus tard, en 1899-1900, l’artiste montre à Arras une série de marines, et en mai 1902 « Baie d’Étaples » (non localisée). En 1903, Bonnefoy dépose une demande d’acquisitions pour deux œuvres qu’il destine au musée de sa ville natale : « Bonhomie » et « Les Moutons, vue du Boulonnais » (Salon des Artistes français, n°198 et 199). Seule la dernière est finalement achetée. Aujourd’hui, on peut admirer au château-musée de Boulogne-sur-Mer une étude sur panneau : « Fort d’Ambleteuse » (23cm x 36cm). Dans « Cavalier sur le Sentier des Douaniers » (23cm x 33cm), il croque les falaises au nord de Boulogne, un homme monté sur un robuste cheval boulonnais, sans manquer d’y évoquer les côtes anglaises en arrière-plan, trempées dans la brume. D’une agréable fluidité de facture, cette œuvre, tout en légèreté et en luminosité, se rapproche des quelques aquarelles qu’il produit à cette époque. Au château-musée de Boulogne, d’autres œuvres y sont conservées en réserve, venant d’achats et de dons : « Paysage aux moutons, Berger et son troupeau » (26cm x 40cm), « Paysage aux chèvres »,  « Paysage avec Vaches », « Portrait du Baron Dumont de Courset ». Bonnefoy aime illustrer la Manche, l’estran et ses pêcheurs. A la même époque, il réalise une « Scène de la vie Boulonnaise », où un chasse-marée vient chercher le poisson qu’il destine aux Parisiens (huile sur toile, 80cm x 132cm). Tout y est : le cheval boulonnais, les voiles rouges des harenguiers, les mannes en osier, et la cathédrale en arrière-plan. Au musée des Beaux-Arts de Calais, un « Pêcheur Boulonnais » (huile sur toile, 25cm x 16cm) confirme l’attrait de l’artiste pour le monde maritime. D’autres œuvres, souvent de petits formats, croquent le Boulonnais, à Le Portel avec « Berger et son Troupeau devant le Fort de l’Heurt  », et la campagne à travers « Le Petit Moulin » (1891), figurant un cheval boulonnais. Plusieurs peintres locaux le rejoignent, amoureux de leur terroir et de ses bocages et ses vallons, et formeront un temps « l’École de la Cluse ».


Si Bonnefoy ne révolutionne pas l’art à l’instar des Impressionnistes, son succès est réel sous le Second Empire et la 3ème République. Paysages et scènes bucoliques sont très appréciés de la bourgeoisie et, la plupart de ses toiles, aux tailles parfois monumentales, prend place dans les meilleures maisons boulonnaises, lilloises ou parisiennes. Mais surtout, on note chez l’artiste une volonté marquée de figer une nature, chaque jour davantage rongée par la modernité. Dégagé des influences diverses, Bonnefoy croque d’une manière très personnelle l’animal, parfois teintés d’accents anthropomorphiques, participant de la beauté de la nature. L’exposition universelle de Paris en 1900, qui rassemble plus de 50 millions de visiteurs venus contempler les progrès de la technique, marque le mouvement inexorable de l’urbanisation accompagné de la fin du monde rural. Quand Monet et ses disciples peignent avec bonheur gares et ouvrages modernes, Henry Bonnefoy s’inscrit dans son terroir de peintre animalier, peintre « écologiste » avant l’heure, empreint de nostalgie naturaliste.

Auteur : Yann Gobert-Sergent